Jovenel Moïse est désespérément aux abois

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LA FORMULE POUR JUGULER LA CRISE TOUJOURS HORS D’ATTEINTE

  • Jovenel Moïse est désespérément aux abois par Léo Joseph

À la lumière des événements qui se bousculent, au cours des deux dernières semaines, il faut se demander si Jovenel Moïse a su choisir le bon moment pour se débarrasser de Jean Henry Céant. La mise à la porte du notaire par une écrasante majorité de députés largement récompensés par Nèg Bannann nan, a l’effet de changer de monture au beau milieu d’une rivière en crue. Quand bien même la manifestation décrétée par l’opposition, le 29 mars dernier, aurait tourné court, l’occupant du Palais national est loin d’être au bout des tourments qui mettent en péril ce qui reste de son quinquennat. Dans la mesure où la vraie cause de la crise est la banqueroute financière et économique qui tracasse M. Moïse, le président haïtien doit se sentir franchement terrorisé par la situation qui va se développer.

Par rapport à la présente réalité socio-économique, l’attention de l’observateur est attirée sur les tout derniers événements. Le vote inopiné de la Chambre basse d’une nouvelle loi sur le salaire minimum des ouvriers de la sous-traitance augmenté de 78 %. Ce qui n’a pas manqué de déclencher une réaction négative du patronat annonçant immédiatement une décision de contraction par rapport à l’expansion qui était projetée au parc industriel de Caracol, dans le Nord-Est. Consécutivement au vote des députés, le patron coréen a annoncé l’abandon du projet de construction qui allait entraîner l’embauche d’une nouvelle vague d’employés pour porter le total à 20 000. Il semble que la firme coréenne, la Sea-A (S&H Global), qui a déjà créé quelque 13 000 jobs à Caracol, soit en pourparlers avec les autorités dominicaines en vue d’effectuer l’expansion démobilisée à Caracol de l’autre côté de la frontière.

Jean Henry Céant écarté, les mauvaises nouvelles tombent en série

Mais les mauvaises nouvelles semblent tomber en série consécutivement à la mise à pied du notaire Céant. La Banque interaméricaine de développement (BID) vient d’annoncer, de son côté, l’annulation (peut-être à titre provisoire) du décaissement d’USD 41 millions $ qui devaient financer l’implantation de nouveaux bâtiments, dans le cadre de l’aménagement de la cinquième phase d’expansion du parc industriel de Caracol.

Auparavant, le Fonds monétaire international (FMI) avait, de son côté, annoncé la mise en veilleuse de l’application du Staff Accord qu’il venait de signer, une semaine plus tôt, avec le gouvernement Moïse-Céant. Cela signifie que les USD 45 300 000,00 $, qui devaient être décaissés en faveur d’Haïti, ne seront plus disponibles au moment où Jovenel Moïse et son équipe croyaient qu’ils allaient en bénéficier. Lors d’un point de presse, la semaine dernière, Chris Walker, un représentant du FMI, a fait savoir que l’accord relatif au prêt d’USD 229 millions $ sur trois ans, dont le premier décaissement devrait s’effectuer, dans les premiers jours du mois de septembre, ne sera pas mis en application au moment initialement arrêté. Dans la foulée de la chute du gouvernement Céant et la nomination de Jean Michel Lapin comme son successeur, M. Walker a indiqué qu’il faut attendre que soit bien dessiné le profit de l’administration, dont le premier ministre n’est pas encore trouvé, pour lancer les opérations relatives au Staff Accord.

L’approvisionnement en produits pétroliers, une épée de Damoclès

En attendant que soit résolue la crise, ou tout au moins résorbé ― bien qu’aucun signe pareil ne se profile à l’horizon ―, l’approvisionnement d’Haïti en produits pétroliers reste comme une épée de Damoclès sur la tête de l’équipe Moïse-Lapin. Aucune source de nouvelles devises n’ayant été encore trouvée, le régime Tèt Kale se trouve en mode de collecte de dollars ici et là pour payer la facture pétrolière quand arrive le bateau. Les derniers démêlés du Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (BMPAD) avec Novum, le mois de février 2019, le distributeur international de carburant du Texas, qui ont grandement affecté le score du crédit du gouverne- ment haïtien, n’ont pas encore trouvé de solution. Il semble que la livraison mensuelle de produits pétroliers soit devenue un cauchemar mensuel que les autorités de Port-au-Prince n’arrivent toujours pas à conjurer. Avec l’industrie textile en mode d’incertitude, suite à la dernière loi sur le salaire minimum, on ne saurait véritablement miser de grands espoirs d’augmentation de rentrée de devises de ce côté. Pour l’instant, les secteurs principalement intéressés à ce dossier souhaitent que le Sénat s’éloigne de la législation telle qu’approuvée par la Chambre des députés.

Malheur à l’homme qui prend Donald Trump pour appui

Il semble que depuis la rencontre de Donald Trump, à sa retraite présidentielle de Mar-a-Lago, en Floride, Jovenel Moïse et son équipe mettent leur confiance sur le président américain pour trouver l’aide financière dont ils ont urgemment besoin pour s’éloigner les nombreuses tracasseries auxquelles se trouve confronté leur gouvernement. Vu la lenteur avec laquelle l’aide hypothétique ― ou l’illusion dont se bercent le président et ses hommes ― avance pour Haïti, il y a de grands risques que le trépas de la présidence de Moïse arrive avant toute intervention de la part de Washington.

Le sage dirait, en guise de conseil à Jovenel Moïse, malheur à l’homme qui prend Donald Trump pour appui. Car le président américain, dans le cadre de sa politique « America First, Make America Great Again », est avare comme un rat, en termes d’aide aux pays étrangers, surtout ceux dont les dirigeants s’étaient fait les alliés des « ennemis » des États-Unis. Avant de faire défection dans le camp de Trump, le président haïtien s’était considéré comme le « frère» de son homologue vénézuélien, au moment où faisait rage l’inimitié de Maduro, d’abord avec Barack Obama, puis avec Donald Trump. Nicolas Maduro était le bail- leur de fonds d’Haïti le plus sûr, alors que la communauté internationale tenait la dragée haute aux régimes Tèt Kale dirigés tour à tour par Michel Martelly, ensuite par Jovenel Moïse. Ce dernier pouvait compter sur Nicolas Maduro pour venir à la rescousse quand son gouvernement était mal pris financièrement. Grâce à la coopération sans faille que lui assurait le président du Venezuela, M. Moïse obtenait l’autorisation de faire des retraits du compte du Venezuela en résidence à la Banque centrale alimenté par les 10 % des ventes du brut vénézuélien, déposés régulièrement.

Comme on devrait le bien comprendre, Donald Trump n’est pas chef d’État américain à délier avec générosité le cordon de la bourse en faveur du régime Moïse-Lapin. Ceux qui entretiennent des illusions à ce sujet n’ont qu’à penser à la manière dont le président américain traite les alliés traditionnels des États-Unis, notamment les pays membres de NATO; ou encore le Japon, la Corée du Sud, etc. En tout cas, même si Trump devrait avoir d’autres raisons de tendre la perche à Jovenel Moïse, le statut d’inculpé du chef d’État haïtien risque fort de se retourner contre lui. Si d’aventure M. Trump se sentait, pour une raison ou une autre, obligé à l’égard du peuple haïtien, il est possible que toute aide à Haïti soit rendue disponible sous une autre administration. Car Trump n’oubliera pas que l’« inculpé pour blanchiment d’argent » est un potentiel marchand de drogues ou d’autres substances interdites, ou encore qui se live à des activités défendues par la loi. En sus du fait que le blanchiment des avoirs est un crime transnational.

Tout compte fait, Jovenel Moïse a traîné Haïti vers la faillite. Mais il faut se rappeler qu’au fil des ans, ce pays n’a pas été bon payeur. Il a eu toutes les peines du monde à restituer les prêts qui lui ont été consentis. Mais, après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, les institutions de la haute finance internationale, telles que la BM, le FMI et la BID, ont décidé ensemble de lui pardonner ses dettes. Même le Venezuela avait fait le même geste à au moins deux reprises. Dans ces conditions, Jovenel Moïse et son gouvernement sont traités comme un individu décrété « insolvable ». Autre- ment dit, notre pays n’a pas accès aux sources de crédit disponibles par le truchement des Nations-Unies, notamment, la Banque mondiale (BM), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque interaméricaine de développement (BID). C’est ce qui explique l’isolement économique et financier dans lequel est plongé Haïti.

À moins que soit trouvée une formule de prêt faite sur mesure pour la République d’Haïti, comme celle qui a permis la signature du récent Staff Accord avec le FMI, aucune institution de la haute finance ne voudra prendre de risques avec le régime en place en Haïti. Surtout quand la corruption est présente à tous les niveaux de l’administration publique et que les dirigeants ont dilapidé ou détourné plus d’USD 4 milliards $ du Fonds PetroCaribe qu’ils avaient la responsabilité de gérer.

Toutes ces considérations se résument comme suit : Haïti sombre dans la faillite, Jovenel Moïse est désespérément aux abois.


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti Observateur, édition du 3 mars 2019 et se trouve en P. 1,2 15 à : http://haiti-observateur.ca/wp-content/uploads/2019/04/H-O-3-avril-2019.pdf