Cartes sur table avec l’homme d’affaires Réginald Boulos par Léo Joseph

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VERS L’INITIATION DE LA TROISIÈME VOIE

  • Cartes sur table avec l’homme d’affaires Réginald Boulos par Léo Joseph

Personnage très controversé dont on reproche le rôle super controversé dans des décisions politiques prises par les régimes Tèt Kale dirigé par Michel Martelly et la proximité avec Jovenel Moïse, l’homme d’affaires, Dr Réginald Boulos, s’est entretenu avec Léo Joseph d’Haïti-Observateur, en marge de la présentation de son mouvement à la diaspora de New York. Durant trente minutes, il a parlé à cœur ouvert, répondant sans la moindre hésitation aux questions qui ont pu être abordées dans l’espace de temps imparti. Toutefois, il a promis de se libérer très prochainement pour une autre rencontre.

En effet, l’homme d’affaires s’est attiré les critiques acerbes de nombreux secteurs sociopolitiques qui lui en veulent pour ses prises de position ainsi que les actes qu’il a posés, dont les plus dénoncés sont ses déclarations sur les « gangs» et le prêt de plus d’USD 7 millions qu’il a obtenu de l’Office national d’assurance vieillesse (ONA).

Travailleurs sociaux ou criminels ?

Initialement liés aux organisations populaires ayant proliféré dans les quartiers défavorisés, sous le régime Lavalas de Jean-Bertrand Aristide, les jeunes gens ayant une vocation de criminels ont joué le rôle de tueurs à gages pour l’ancien président, avant de former leurs propres armées de malfrats. Ils étaient, à l’origine, des kidnappeurs, qui ont rançonné les citoyens et endeuillé les familles. À force de perpétrer des assassinats et d’autres forfaits, sans état d’âme, ils finissent par se convertir en criminels endurcis. C’est bien cette catégorie qui a transformé les quartiers défavorisés de la capitale et de certaines villes de provinces en  zones de non-droit.

Avec l’arrivée de Michel Martelly, et maintenant de Jovenel Moïse au pouvoir, il s’est révélé que ces bandits sont armés, payés et entretenus par des hommes du pouvoir, ayant même servi d’exécuteurs de basses œuvres des dirigeants (exemple : le massacre de La Salines et d’autres tueries perpétrées à la capitale). Il semble aussi que des hommes d’affaires aussi entretiennent des relations avec les gangs pour différentes raisons. D’où la première question adressée au Dr Boulos.

― Léo Joseph : on vous fait dire que les gangs sont des travailleurs sociaux. Comment expliquez-vous une telle déclaration ?

― Réginald Boulos : Assurément, on a mal interprété ma pensée. J’ai dit que certains des gangs, ceux qui n’ont pas recours à la violence, constituent un problème social à résoudre. Par exemple, quand des jeunes pataugent dans la boue, n’ont pas accès à l’emploi, à l’éducation, sont rivés au chômage en permanence, il est victime de violation de ses droits humains. C’est le vécu en permanence de la grande majorité des jeunes résidents des zones défavorisées. La société ne doit pas rester indifférente face à ce problème.

«Il faut d’abord identifier les gangs, séparer les violents de ceux qui œuvrent pour satisfaire leurs besoins primaires, et qui ne demandent qu’à être traités avec justice, respect et compréhension. Autrement dit, ceux qui s’attendent à ce que leurs droits humains soient respectés.

«Les jeunes, qui sont abandonnés à leur sort par la société, sont exposés à la tentation de forger un mieux-être par des moyens peu orthodoxes, allant, parfois, jusqu’à se laisser influencer par des criminels endurcis. La société a donc pour devoir d’évaluer les besoins humanitaires de tels jeunes pour tenter de les soustraire aux pratiques d’actes répréhensibles».

― Léo Joseph : Un autre sujet qui vous concerne, M. Boulos, porte sur un prêt de plus de sept millions de dollars U.S., qui vous ont été octroyés par l’ONA. Vos critiques n’ont pas été tendres avec vous. Dans quelles conditions a été obtenue cette hypothèque ?

― Réginald Boulos : «Il n’y a rien d’irrégulier dans ce prêt. Il s’agit d’une opération qui a été menée, dans le cadre de la loi, et qui tient compte de la vocation de l’ONA telle que celle-ci a été stipulée dès sa création par le Parlement haïtien.

«En effet, l’ONA est créée, en tant qu’organisme d’appui à la retraite des salariés, mais aussi en tant qu’institution appelée à évoluer comme des banques en octroyant des prêts, à des entreprises aussi bien qu’à des particuliers. Ces derniers, suivant les termes établis dans les contrats, doivent verser les intérêts sur une base régulière, et le capital à la date fixée dans le contrat.

«Pour ma part, le contrat stipule que je paye les intérêts chaque année et le capital dans dix ans. Je me fais le devoir de verser les intérêts régulièrement. À ce compte, il n’y a rien d’anormal par rapport à ce prêt.

«D’ailleurs, je ne suis pas l’unique propriétaire d’entreprise à obtenir un prêt de l’ONA. Par exemple, un organe de presse a rapporté que les frères Deeb ont prêté 350 millions de gourdes (pour le restaurant La Ménagère); tandis que Port Lafito de Gilbert Bigio a pu bénéficier d’une hypothèque de 5 millions de dollars américains. De leur côté, Daniel Rouzier, propriétaire de Sun Auto, a eu un prêt de 7 millions 608 mille 996 dollars américains; et Shérif Abdallah, une somme égale au prêt octroyé à Rouzier pour Appollo Motors.

«Le même organe de presse a fait état de 940 millions de gourdes au total de prêts à des sénateurs. Il s’agit de Rony Célestin et de Jacques Sauveur Jean membres du PHTK, qui ont bénéficié de 700 et 20 millions de gourdes; Joseph Lambert, 20 millions de gourdes; et le sénateur Youri Latortue, 200 millions de gourdes. De même que le député Jerry Tardieu, qui a reçu un prêt de 4 millions de dollars américains depuis 2012 pour l’hôtel Oasis. Le même article a indiqué que M. Tardieu n’aurait toujours pas remboursé cette valeur.

«Je dois rappeler que mes entreprises constituent la garantie de mon prêt. J’aimerais savoir si mes détracteurs ont cherché à s’assurer de quelles garanties les parlementaires bénéficiaires de ces prêts ont offert. Ou encore si les autres entités débitrices ont effectué le paiement des intérêts dus de manière régulière.

«De toute évidence, il n’y a aucun problème à ce que l’ONA consente des prêts aux demandeurs, si l’institution contrôle strictement le processus de remboursement. Au contraire, dans les conditions régulières, l’ONA serait appelé à prospérer comme les banques hypothécaires».

― Léo Joseph : La présentation de la « troisième voie » en diaspora semble être la première étape vers la création d’un parti politique. J’ose croire que vous comptez briguer la campagne pour la présidence ?

― Réginald Boulos : «Je dois répondre, d’abord, que le parti n’est pas encore formé. On n’a même pas encore choisi un nom. Mais je ne peux prétendre projeter ma personne comme candidat à la présidence. Car nous avons l’intention de faire les choses autrement. Dans notre concept de parti, le fondateur n’en sera pas le propriétaire. Comme le parti Fanmi Lavalas dont le secrétaire général à un mandat à vie.

«Au sein du parti en devenir, les candidats à tous les niveaux seront élus par vote. Si la majorité des membres avaient décidé que je serais le meilleur candidat à la présidence, je serai heureux de servir de porte-étendard de mon parti aux élections. Cela vaut aussi pour les différents postes électifs à briguer. En tout cas, nous nous proposons de créer un parti moderne en Haïti dont les principes ne diffèrent en rien de ceux des formations politiques connues dans les pays à vocation démocratique. Autant dire, si quelqu’un ambitionne de devenir candidat, à n’importe quel ni veau, il doit mener campagne activement pour qu’il trouve des adhésions favorables pouvant déboucher sur un vote favorable.

«Au sein de notre mouvement, il y a des jeunes dont la compétence pourrait les projeter au-devant de la scène pour être candidats, soit à la présidence, à la Chambre des députés, au Sénat, à la représentation municipale, au CASECSs et ASECs. Leur candidature à l’une ou l’autre de ces fonctions, y compris la présidence, dépendra de la majorité que chaque candidat aura reçue.

«Par exemple, un homme politique est venu me disant vouloir rejoindre le parti, tout en me proposant, du même coup, de devenir le candidat à la Chambre des députés. Alors je lui ai expliqué en disant s’il veut vraiment devenir candidat à la Chambre des députés pour sa juridiction, il doit commencer par mener campagne dans son patelin, de manière à sensibiliser l’électorat en sa faveur. Car cette pratique à laquelle il est habitué par rapport à la manière dont la politique se pratique aujourd’hui, en Haïti, n’aura pas cours dans le parti que j’entends mettre sur pied.

«Avant que soit créé notre parti politique, nous prenons l’habitude de respecter le jeu démocratique, en prenant les décisions en équipe. Au sein du mouvement, que j’appelle «la troisième voie», évoluent des jeunes très compétents dont les talents serviront pour se faire une place politique au sein de notre formation, et qui n’ont pas leur origine de la classe privilégiée. Leur réussite dépendra de leurs capacités de véhiculer leurs prises de position. En un mot, nous avons l’ambition de créer un parti tout à fait différent de ce qu’on a connu jusqu’ici en Haïti».

― Léo Joseph : J’ai une longue liste de questions pour vous, que nous n’avons pu aborder, dans l’espace de trente minutes, la contingence du temps ayant rendu impossible une interview de plus longue durée, que j’avais souhaitée. Seriez-vous d’accord pour m’accorder une autre interview ultérieurement ?

« ― Réginald Boulos : Absolument !


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 29 mai 2019 No.22, et se trouve en P.1, 14 à : http://haiti-observateur.ca/wp-content/uploads/2019/05/H-O-29-mai-2019.pdf