L’affaire Galbaud Par Charles Dupuy

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LE COIN DE L’HISTOIRE

  • L’affaire Galbaud Par Charles Dupuy

En juillet 1793, débarquait au Cap-Français le nouveau gouverneur général de la colonie de Saint-Domingue, Thomas-François Galbaud. Créole royaliste, le général Galbaud prend fait et cause pour le parti colon, cela avec d’autant plus de chaleur qu’il venait de se transformer, par voie d’héritage, en riche propriétaire de terres à Saint-Domingue. Pendant que les colons du Cap font fête à cet enfant du pays, les commissaires civils Sonthonax et Polvérel revenaient dans la ville afin de le destituer et lui ordonner de rembarquer à cause justement du fait qu’il détenait des propriétés dans la colonie. Le décret du 4 avril est formel, la qualité de propriétaire enlève à quiconque le privilège d’occuper la fonction de gouverneur à Saint-Domingue. Galbaud rentre donc la mine basse dans sa cabine de bateau, mais à bord de ces navires de guerre, ancrés dans la rade, se trouvaient des centaines de ces soldats attendant le départ de leur convoi pour la France et parmi eux, les agitateurs politiques déportés par la Commission civile.

Le 20 juin, le général Galbaud et son frère César quittaient la gabarre La Normande et envahissaient la ville du Cap. Aux cris de «Vive Galbaud ! Embarquons les commissaires ! » leurs trois mille hommes de troupes s’ébranlent en deux colonnes en direction du «gouvernement» (aujourd’hui École Saint Joseph des frères de l’instruction chrétienne).

Les combats entre les milices de Sonthonax et les soldats de Galbaud dureront trois jours. Les miliciens reculent et partout on entend les cris de la sédition. Les commissaires ne disposaient que de trois cents hommes de couleur, des cinquante dragons d’Antoine Chanlatte et d’un faible contingent d’infanterie de ligne. Ils font alors appel aux esclaves insurgés qui campaient autour du Cap. Aussitôt les dix mille hommes de Pierrot, de Macaya, de Zéphirin, de Pierre Michel, de Barthélémi, de Paul La France, de Valmalheureux entrent dans la ville et retournent la situation. Ils enlèvent le fort Belair, pourchassent les hommes de Galbaud, les refoulent vers le port.

Avant d’embarquer, les matelots ivres enfoncent les maisons, les boutiques et les magasins, donnant le signal du pillage aux esclaves domestiques qui saccagent et massacrent sans distinction. La ville n’est bientôt plus qu’un immense brasier où règnent la confusion et l’épouvante. Deux jours plus tard, ce sont les dragons de Martial Besse qui arriveront enfin et réussiront à rétablir l’ordre dans la ville incendiée et aux rues encombrées de cadavres. Voyant leur cause compromise, trois mille colons prennent le large avec Galbaud. Ces colons déconfits composaient la société brillante et fortunée de la plus opulente des villes de Saint-Domingue. Ils abandonnaient la colonie, laissaient leurs maisons incendiées ou pillées parles esclaves insurgés. Ainsi finit l’affaire Galbaud.

L’affaire Galbaud marque ce moment capital où le pou- voir blanc arrive à son terme à Saint-Domingue, où les Noirs et les Mulâtres (les futurs Haïtiens), remplacent les Blancs créoles. Légitimes défenseurs des volontés de l’Assemblée nationale, les Noirs et les Mulâtres prennent en charge l’ordre constitutionnel et sont désormais les détenteurs de la puissance publique. Les colons, en se mettant du côté de la sédition avec Galbaud, auront tout perdu. La logique de leur coup d’État paraissait simple, chasser les commissaires de la colonie, restaurer l’ordre ancien et balayer ces idées révolutionnaires qui bouleversaient leur univers. Ils auraient vraisemblablement proclamé leur indépendance, mais ne sauraient faire de Saint-Domin- gue autre chose que ce qu’elle était déjà.

Vaincus, les colons quittent leur ville, leur pays, leur Saint-Domingue avec la rage au cœur et la tristesse dans l’âme. Ces Créoles sont des colons nés dans cette colonie que leurs arrière-grands-parents boucaniers avaient fondée et donnée à la France. Ils ne voyaient pas le monde changer autour d’eux et tenaient obstinément à garder intact leur société esclavagiste. Désormais, le parti colon n’avait plus d’avenir à Saint-Domingue. Ces colons vont se disséminer en Louisiane, à Cuba, à la Jamaïque, à Porto-Rico et aux Petites Antilles. Toussaint Louverture tentera de les ramener en les amnistiant, mais jamais ils ne revinrent vraiment nombreux à Saint-Domingue. Associé de près au grand négoce maritime, ces Créoles allaient intriguer dans les milieux politiques parisiens, constituer ce fameux parti colon qui jouera de son influence sur l’opinion publique française afin de reconquérir la colonie perdue. Ce départ massif des colons de Saint-Domingue provoquera le réveil économique des colonies avoisinantes où ils vont émigrer. Ils y introduiront la culture du café, du cacao et leur technique éprouvée du raffinage, lanceront l’industrie sucrière de Cuba et des Antilles anglaises. Ces colonies deviendront rapidement des concurrentes féroces de la nouvelle république d’Haïti, laquelle ne rattrapera jamais les volumes phénoménaux de la production du géant économique que fut naguère la colonie de Saint-Domingue.

Notons qu’après l’arrivée des colons de Saint-Domingue à La Nouvelle Orléans, la population de cette ville, qui était de 3 000 habitants passa au nombre de 13 000, une population francophone blanche, noire et métissée. Ces colons construiront leurs maisons sur le modèle de leurs demeures du Cap-Français donnant ainsi son caractère tellement typique et originale à cette ville américaine. Signalons enfin que ce sont à ces colons qu’Haïti devait payer, et cela jusqu’en 1883, une indemnité de soixante millions de francs. La France, même après l’avoir perdue, savait encore tirer profit de son ancienne colonie. C.D. coindelhistoire@gmail. Com (514) 862-7185.


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, édition du 15 janvier 2020 VOL. L, No. 2 New York, et se trouve en P. 14 à : http://haiti-observateur.ca/wp-content/uploads/2020/01/H-O-15-janvier-2020.pdf