Les assassins ont le vent dans le dos par Léo Joseph

print

INSÉCURITÉ ET TERRORISME D’ÉTAT

  • Les assassins ont le vent dans le dos par Léo Joseph
  • Avertissement aux potentielles victimes des hommes de main du Palais national

Les rumeurs circulant à la capitale haïtienne, depuis l’assassinat du bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval, faisant état du projet d’assassinats de personnalités jugées encombrantes par le pouvoir, et que certains acceptaient avec un grain de sel, se confirment. L’assassinat du responsable de la sécurité rapprochée du sénateur Youri Latortue constitue un avertissement non équivoque par rapport à l’intention de la gent au pouvoir de lâcher leurs assassins sur la population.

En effet, Élias Éric Diogène, qui venait de laisser le quartier général du Parti Ayiti Ann Aksyon (AAA), du sénateur Latortue, situé à Delmas 64, à la capitale haïtienne, et s’apprêtait à s’introduire dans son véhicule, a été criblé de balles. Selon des témoins, pas moins de 25 douilles ont été retrouvées. Une preuve irréfutable que les deux hommes lourdement armés, qui se trouvaient à bord d’une moto, ont fait feu sur lui le prenant pour M. Latortue. De toute évidence, ils avaient reçu l’ordre formel de tuer la victime. Point n’est besoin de dire qu’il est mort sur-le-champ. En même temps, le gardien de l’immeuble, Dieuseul Duprat, qui a également reçu plusieurs balles, n’est pourtant pas décédé, il a été transporté d’urgence à l’hôpital. Il semble que sa vie serait hors de danger.

Plus de 20 personnes sur une liste de victimes à abattre

Après l’assassinat de Me Dorval, le vendredi 28 août, suivi de celui d’Élias Diogène, les dénonciations relatives aux assassinats planifiés par le Palais national ne doivent plus être prises à la légère. Surtout que, tout semble indiquer que les deux criminels qui ont tué ce dernier avaient pour mission d’abattre M. Latortue. Car, selon des aveux faits par une source qui préfère rester dans l’anonymat, les assassins s’imaginaient qu’ils avaient le sénateur comme cible.

La mission de ces deux hommes armés, à moto, était d’autant plus macabre que, selon des sources proches du Palais national, le nom de Youri Latortue figurerait sur une liste d’au moins 20 personnes qui devraient être abattues avant le 17 octobre, date qui marque l’anniversaire de l’assassinat de l’empereur Jean Jacques Dessalines, au Pont-Rouge, et à laquelle le secteur populaire et démocratique prévoit la relance de la mobilisation générale, en vue de mettre fin à la présidence de Jovenel Moïse.

Dans les milieux politiques, à Port-au-Prince, les gens considérés comme ennemis du pouvoir appartiennent à plusieurs catégories, dont certains d’entre eux, surtout le sénateur Latortue, sont directement concernés en rai son des dénonciations qu’ils ont faites à l’égard des membres de l’Exécutif, la famille présidentielle en tout premier lieu. En ce sens, le sénateur de l’Artibonite est doublement abhorré. En sus d’avoir dénoncé les dérives des résidents du Palais national, par rapport au dossier Dermalog, ainsi qu’à toute une série de scandales de corruption auxquels a trempé la première dame, Martine Joseph Moïse et le chef d’État lui-même. Les PHTKistes en veulent aussi à M. Latortue pour avoir épinglé des anciens présidents et président en fonction (Jovenel Moïse) ex-Premier ministres, des ministres, secrétaires d’État et directeurs généraux dans la dilapidation du Fonds Petro Caribe. À ce titre, il y a différents membres du pouvoir Tèt Kale à vouloir se défaire de Youri Latortue. Étant donné que les motocyclistes qui ont perpétré le crime sur la personne d’Élias Éric Diogène n’ont pas été identifiés ― et ne le seront peut-être jamais ―, il faut alors poser la question de savoir à qui profite cet assassinat ?

Par ailleurs, depuis plusieurs semaines déjà, on apprenait d’une source généralement digne de foi, ayant ses entrées et sorties au Palais national, qu’il existe une liste de personnes assimilées à l’opposition marquées pour être exécutées. Parmi elles se trouvent des journalistes, des ex-sénateurs, des hommes et femmes politiques et des avocats dont le pouvoir veut se débarrasser définitivement. On prétend que parmi ces cibles figurent : Youri Latortue, Nènèl Cassis, le journaliste Jean Oreste Morin, co-animateur de l’émission «Bwa se lide», diffusée sur la radio PCH-2000, une transfuge de Radio Zénith, ainsi que le propriétaire de cette dernière station de radio, Rony Colin, qui est aussi l’ex-maire de Croix des Bouquets. On prétend que sur cette liste se trouvent également l’avocat André Michel, activiste politique et porte-parole du secteur démocratique et populaire, ainsi que le juge Morin (frère de Jean Oreste Morin), pour ne citer que ceux-là. Il semble que tous les activistes des droits humains et politiciens qui interviennent presque en permanence dans les dénonciations du régime PHTKiste dirigé par Jovenel Moïse soient visés dans le cadre de cette vaste conspiration.

Le phénomène du kidnapping refait surface

Tandis que Jovenel Moïse et ses hommes lâchent leurs assassins sur ceux qu’ils perçoivent comme leurs ennemis politiques, d’une manière générale ils donnent carte blanche aux gangs armés proches du pouvoir pour qu’ils se donnent les moyens de se rémunérer. Car coincé par une crise économique et financière qu’il ne parvient pas à juguler, le Palais national se trouve dans l’impossibilité de verser des allocations aux criminels servant d’hommes de main aux dirigeants pour exécuter leurs sales besognes. C’est pourquoi ils autorisent ces malfrats à rançonner la population, dans la pratique du kidnapping. Ce phénomène battait son plein, dans le pays, particulièrement à la capitale, depuis 2004, à la suite de la fuite en exil, en Afrique, d’abord, de Jean-Bertrand Aristide (à Bangui, République centre-Africaine). Il devait, ultérieurement être rapatrié à la Jamaïque, à l’instigation de ses amis du Black Caucus du Con grès américain, avant de s’établir définitivement en Afrique du Sud, durant plusieurs années, jusqu’à son retour en Haïti, en avril 2011.

À l’époque, M. Aristide manipulait les preneurs d’otages de son exil, en Afrique du Sud. Par la suite, ces derniers, après avoir fait leur apprentissage dans le crime, avaient acquis des compétences pour opérer en agents criminels indépendants. Conti nuant leurs opérations dans la clandestinité et faisant des victimes de manière sporadique, ces derniers allaient commencer à prendre du poil de la bête à l’avènement du PHTK, en la personne de Michel Martelly. Mais c’est sous Jovenel Moïse que s’est épanouie la criminalité sous toutes ses formes.

À l’heure du PHTK, les gangs armés font pendant à la Police nationale, comme les tontons macoutes de François Duvalier étaient des auxiliaires de l’Armée macoute. Alors que les agents de la PNH inféodés à Jovenel Moïse, dans la plupart des cas, sont responsables des taches officielles, la milice privée de Jovenel Moïse (Tèt Kale), en la personne des malfrats armés des bidonvilles, dont les membres sont intégrés au sein de l’administration publique, perpètrent des assassinats commandités par le pouvoir. Comme, par exemple, l’assassinat de Me Monferrier Dorval, dont les auteurs sont étroitement liés au Palais national et au ministère de l’Intérieur. Il s’agit de crimes «faits sur mesure» commandités par le Palais national. Il est donc aisé de comprendre pourquoi ceux qui commettent de tels forfaits, sous l’administration des régimes PHTKistes, ne sont jamais appréhendés. Mais, si d’aventure, la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ) parvient à mettre la main au collet de quelque criminel, le Palais national ne tarde jamais à faire des pressions pour qu’il soit libéré. Sinon, le dossier est relégué aux calendes grecques, permettant de libérer le criminel en question, une fois oublié son cas. Voilà pourquoi ces assassinats à rebondissement ne cessent de se produire et les criminels, qui en sont responsables, courent encore.

Versant des larmes de crocodile, Jovenel Moïse se dit consterné par l’insécurité qui s’installe dans le pays, depuis déjà quel – que temps. Il prétend avoir passé des instructions aux services concernés, la Police, le commissaire du gouvernement et la justice, en général, pour que soient prises des dispositions en vue de faire régner la paix et la sérénité dans le pays.

En tout cas, quoi que puisse dire et faire l’équipe au pouvoir, elle n’affiche aucune volonté réelle de combattre l’insécurité, surtout le grand banditisme, un phénomène pourtant alimenté par le pouvoir, qui finance les gangs armés, en sus de les pourvoir d’armes, de munitions et d’argent. D’ailleurs, il est particulièrement rare, sinon presque jamais, que les assassins d’hommes politiques ou d’affaires, d’avocats, de professionnels ou encore de policiers abattus, soient identifiés et appréhendés. On pourrait dire que les entités chargées de l’enquête sur les meurtres liés à la politique, et sans doute directement au pouvoir n’ont pas les coudées franches pour mener à bien leur travail, jusqu’à sa conclusion logique.

Si les assassins de Monferrier Dorval ont été appréhendés, les commanditaires de ce crime, bien que connus de tous, n’ont pas toujours été épinglés légalement et définitivement. Les personnes arrêtées en liaison avec ce forfait ont été déposées en prison, sans aucune suite, à date. Ce dossier risque de moisir dans les tiroirs, jusqu’à ce qu’on n’en parle plus. Au fait, les meurtriers présumés de Monferrier Dorval ont été vite appréhendés, en raison des pressions qui s’exerçaient sur la DCPJ. Car les auteurs d’autres crimes largement médiatisés, ces derniers mois, courent encore, sans être inquiétés. C’est, par exemple, les cas de Norvella Bellamy, cadre supérieur de la Ban que centrale, dont Jovenel Moïse voulait faire son dauphin, comme candidat à la présidence, ainsi que la mère de son enfant, qui a été tuée avec lui. De même que Farah Martine Lhérisson, une éducatrice (et poétesse) tuée avec son compagnon, l’ingénieur Lavoisier Lamothe. Aussi bien que l’homme d’affaires Georges Saïeh, assassiné la veille du meurtre de M. Dorval. En réalité, il se passe rarement un jour sans que ne soient répertoriés des assassinats en Haïti, des victimes qui ont trouvé la mort presque dans les mêmes conditions, leurs assassins ne sont jamais trouvés. Sans oublier des douzaines de policiers abattus dans des conditions jamais élucidées, ou encore des centaines d’innocentes victimes tuées dans les bidonvilles, notamment à La Saline, Cité Soleil, Bel-Air, Village de Dieu, Grand Ravine, Tokio, Delmas 2 et 3, etc.

Les assassins, qui mènent leurs opérations macabres à visière levée, ne s’inquiètent de rien, car protégés par celui-là même qui a prêté serment d’assurer la protection des vies et des biens des citoyens. Ils ont le vent dans le dos, jouissant aussi des possibilités et moyens de frapper quand ils veulent et où ils veulent. L.J.


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haiti-Observateur, édition du 14 octobre 2020, VOL. L No. 40 et se trouve en P. 1, 4, 9 à : http://haiti-observateur.ca/wp-content/uploads/2020/10/H-O-14-octobre-2020.pdf