{"id":6842,"date":"2020-01-29T16:19:11","date_gmt":"2020-01-29T21:19:11","guid":{"rendered":"http:\/\/haiti-observateur.ca\/?p=4493"},"modified":"2020-01-29T16:19:11","modified_gmt":"2020-01-29T21:19:11","slug":"le-coin-de-lhistoire-par-charles-dupuis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/haiti-observateur.ca\/?p=6842","title":{"rendered":"LE COIN DE L\u2019HISTOIRE par Charles Dupuis"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le s\u00e9nateur Louis Z\u00e9phirin<\/strong><\/p>\n<ul style=\"text-align: left;\">\n<li><strong>LE COIN DE L\u2019HISTOIRE<\/strong> <em>par Charles Dupuis<\/em><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: left;\">N\u00e9 en 1885 au Cap-Ha\u00eftien, Louis Z\u00e9phirin situait volontiers ses origines au Morne-Rouge. C\u2019est effectivement l\u00e0 que la famille poss\u00e9dait ses habitations, ses terres, ses racines. Louis Saint-Surin Z\u00e9phirin \u00e9tait le filleul du c\u00e9l\u00e8bre politicien Fran\u00e7ois Saint-Surin Manigat, celui qui fut longtemps ministre de Salomon, le pr\u00e9tendant malheureux au fauteuil pr\u00e9sidentiel. Il t\u00e2chera toujours d\u2019ailleurs de s\u2019inspirer de son parrain qu\u2019il regardait comme le mod\u00e8le absolu du grand commis de l\u2019\u00c9tat, du v\u00e9ritable homme de gouvernement.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Engag\u00e9 tr\u00e8s jeune en politique, Louis Saint-Surin Z\u00e9phirin se retrouva, au moment des d\u00e9sordres populaires qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent l\u2019Occupation, parmi la foule des d\u00e9tenus de la Prison centrale de Port-au-Prince. Comme la plupart de ces malheureux, il avait \u00e9t\u00e9 embastill\u00e9 par le redoutable g\u00e9n\u00e9ral Charles Oscar, commandant de l\u2019arrondissement de Port-au-Prince et chef de police politique du pr\u00e9sident d\u2019alors, Vilbrun Guillaume Sam. \u00c0 l\u2019aube du 27 juillet 1915, tous les captifs, politiciens, opposants pr\u00e9sum\u00e9s ou jeunes intellectuels qui encombraient les enceintes fortifi\u00e9es de la prison furent sauvagement massacr\u00e9s dans leurs cachots. Louis Z\u00e9phirin eut la chance providentielle de figurer parmi les rares survivants de cette abominable <strong>b o u c h e r i e<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Miraculeusement rescap\u00e9 de la tuerie, il devait toutefois sortir de cette triste m\u00e9saventure avec un bras horriblement mutil\u00e9. Quelque temps plus tard, poursuivi par la malchance, il allait perdre l\u2019usage d\u2019un \u0153il apr\u00e8s un stupide accident de voiture.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Accueilli en h\u00e9ros \u00e0 sa sortie de prison, il est triomphalement \u00e9lu d\u00e9put\u00e9 mais c\u2019est pour ne s\u00e9journer que bri\u00e8vement dans cette Chambre qui sera brutalement dissoute par l\u2019occupant. Il reviendra au parlement le 14 octobre 1930 en qualit\u00e9 de premier s\u00e9nateur du d\u00e9partement du Nord. Soulignons ici que les l\u00e9gislatives de 1930 sont habituellement rang\u00e9es parmi les plus honn\u00eates \u00e0 avoir jamais \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es en Ha\u00efti. Le pr\u00e9sident int\u00e9rimaire, Louis Eug\u00e8ne Roy, ayant refus\u00e9 de produire une liste de candidats officiels, seules la popularit\u00e9 des comp\u00e9titeurs et l\u2019efficacit\u00e9 de leur organisation \u00e9lectorale pouvaient, apparemment, leur assurer une place au parlement. Z\u00e9phirin y entra avec les membres du cartel nationaliste: Joseph Jolibois fils, le docteur Price Mars, H. P. Sannon, Seymour Pradel, Victor Cauvin, Dumarsais Estim\u00e9, Charles Fombrun, L\u00e9on Nau, Pierre Hudicourt, David Jeannot, Jean B\u00e9lizaire, Jean-Baptiste Cin\u00e9as, Fouchard Martineau, Horace Bellerive, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le nouveau pr\u00e9sident, St\u00e9nio Vincent, ne tardera pas \u00e0 entrer en conflit ouvert avec les s\u00e9nateurs. Z\u00e9phirin voudrait bien afficher son ind\u00e9pendance, mais sous Vincent, le politicien doit choisir son camp, s\u2019affirmer pour ou contre le gouvernement. Avec Vincent, le parlementaire doit se soumettre ou se d\u00e9mettre. Sans tergiverser, Z\u00e9phirin choisit Vincent. Il le fait avec d\u2019autant plus d\u2019enthousiasme qu\u2019il nourrit le secret espoir d\u2019occuper un jour lui-m\u00eame le fauteuil pr\u00e9sidentiel, de prendre la succession de Vincent \u00e0 la magistrature supr\u00eame. Il signe la Constitution de 1932 et, quatre ans plus tard, il sera, par arr\u00eat\u00e9 pr\u00e9sidentiel, nomm\u00e9 s\u00e9nateur de l\u2019Artibonite.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Devenu pr\u00e9sident du S\u00e9nat, Z\u00e9phirin, \u00able lion du Nord\u00bb comme il aime bien se faire appeler, s\u2019\u00e9tablit dans une pimpante maison verte et blanche sur les bords de la rivi\u00e8re Froide, dans la r\u00e9gion de Carrefour, un lieu de vill\u00e9giature fort pris\u00e9 par la bourgeoisie port-au-princienne du temps. Chaque matin, selon un rituel immuable, peu importe la saison, afin de garder la forme, disait-il, le s\u00e9nateur Z\u00e9phirin prenait sa baignade dans les eaux de la rivi\u00e8re qui porte bien son nom. La maison de rivi\u00e8re Froide deviendra si r\u00e9put\u00e9e pour la qualit\u00e9 de la r\u00e9ception qu\u2019offrait le s\u00e9nateur \u00e0 la convivialit\u00e9 l\u00e9gendaire, qu\u2019elle va attirer une soci\u00e9t\u00e9 brillante dont le charme et l\u2019agr\u00e9ment des conversations la transformeront en une sorte de haut lieu de l\u2019esprit mondain de l\u2019\u00e9poque. Les commensaux habituels sont surtout des amis et voisins comme Marcel Antoine, Louis Raymond, (p\u00e8re de Claude et d\u2019Adrien Raymond) Jean-Marie Mo\u00efse, (grand planteur de Carrefour et p\u00e8re du syndicaliste Rodolphe Mo\u00efse) Alfred Dorc\u00e9, Marceau D\u00e9sinor, Kl\u00e9bert Georges Jacob, Marc Fran\u00e7ois, Fernand Bl\u00e9us, et enfin Duval Duvalier, le p\u00e8re de Fran\u00e7ois Duvalier, dont le s\u00e9nateur Z\u00e9phirin \u00e9tait devenu le protecteur. Le jeune Fran\u00e7ois Duvalier \u00e9tait d\u2019ailleurs un familier de la maison, un disciple discret du s\u00e9nateur, un auditeur admiratif de ce captivant commerce d\u2019id\u00e9es, de ces d\u00e9bats politiques passionn\u00e9s qui animaient la demeure.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Homme \u00e0 la carrure massive et imposante, le s\u00e9nateur Z\u00e9phirin \u00e9tait un \u00e9blouissant causeur, un fin lettr\u00e9, un charmeur \u00e0 la culture intellectuelle \u00e9tendue. Bouquineur toujours \u00e0 l\u2019aff\u00fbt du livre pr\u00e9cieux et rare, humaniste f\u00e9ru de culture classique, Z\u00e9phirin se targuait souvent de poss\u00e9der l\u2019une des biblioth\u00e8ques les plus riches et les mieux garnies du pays. B\u00e2tonnier de l\u2019ordre des avocats, officier de la L\u00e9gion d\u2019honneur, le s\u00e9nateur se pr\u00e9sentait fi\u00e8rement \u00e0 ses \u00e9lecteurs comme un planteur, un distillateur, un fils du peuple. R\u00e9put\u00e9 pour le caract\u00e8re incisif de ses jugements, il prisait les valeurs du travail, de l\u2019effort et du m\u00e9rite et r\u00e9p\u00e9tait souvent \u00e0 ses amis, \u00abl\u2019esprit est une dignit\u00e9 ! \u00bb ce cri du c\u0153ur qu\u2019il avait adopt\u00e9 pour devise. Arborant ses lunettes \u00e0 verres teint\u00e9s, l\u2019esprit vif et le verbe \u00e9loquent, il ajoutait \u00e0 ses excellentes qualit\u00e9s de tribun une dr\u00f4lerie dans sa conversation, un sens de la repartie et un esprit de finesse qui le rendront durablement c\u00e9l\u00e8bre.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">On ne peut que difficilement r\u00e9sister ici au plaisir de raconter cette br\u00e8ve altercation qui l\u2019opposa \u00e0 Fran\u00e7ois-Marie Alti\u00e9ri, o\u00f9 il nous fournit une splendide d\u00e9monstration de sa verve narquoise, de son ironie corrosive. Il faut tout d\u2019abord savoir que les \u00e9tablissements de F.-M. Alti\u00e9ri, riche n\u00e9gociant corse install\u00e9 au Cap-Ha\u00eftien, avait acquis une renomm\u00e9e d\u2019envergure nationale pour la qualit\u00e9 et la vari\u00e9t\u00e9 de leur marchandise. Alti\u00e9ri vendait aussi bien les derni\u00e8res nouveaut\u00e9s de Paris que la vaisselle de luxe, les articles de toilette ou les mat\u00e9riaux de construction. Quand, ce matin-l\u00e0, le s\u00e9nateur Z\u00e9phirin entra dans le prestigieux magasin d\u2019Alti\u00e9ri, c\u2019\u00e9tait pour s\u2019approvisionner en vin. \u00abBonjour, Monsieur Alti\u00e9ri, avez-vous du bon vin \u00e0 me proposer ? \u00bb, demanda le s\u00e9nateur. \u00abVous savez, s\u00e9nateur, r\u00e9pondit d\u2019un ton patelin le commer\u00e7ant corse, les bons vins restent en France\u2026\u00bb \u00abLes bons Fran\u00e7ais aussi ! \u00bb claironna avec sarcasme le jovial s\u00e9nateur \u00e0 la grande d\u00e9lectation des clients qui s\u2019esclaff\u00e8rent \u00e0 l\u2019unisson, rirent de bon c\u0153ur apr\u00e8s ce cinglant trait d\u2019humour de Z\u00e9phirin qui fit vite le tour du pays et le consacra champion incontest\u00e9 de l\u2019humour assassine.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Au lieu de la douce et tranquille retraite \u00e0 laquelle il pr\u00e9tendait, le s\u00e9nateur Z\u00e9phirin connut une fin de carri\u00e8re mouvement\u00e9e, ponctu\u00e9e d\u2019une suite de m\u00e9saventures aussi affligeantes que d\u00e9plorables. L\u2019une des plus p\u00e9nibles restera sans aucun doute l\u2019attaque de sa r\u00e9sidence de la rue Espagnole par une foule d\u2019\u00e9meutiers en col\u00e8re. Ce drame sanglant se produisit peu apr\u00e8s la proclamation des r\u00e9sultats \u00e9lectoraux par la junte militaire en 1946. Il faut se rappeler qu\u2019\u00e0 la chute de Lescot, Z\u00e9phirin avait tout naturellement pos\u00e9 sa candidature afin de renouveler son mandat de s\u00e9nateur. Son plus redoutable concurrent \u00e9tait le flamboyant Henri Laraque, chef populiste aux illusions chevaleresques qui entendait absolument entrer au S\u00e9nat de la R\u00e9publique pour mieux briguer la pr\u00e9sidence \u00e0 laquelle il aspirait. Lorsque Z\u00e9phirin fut proclam\u00e9 vainqueur de la confrontation \u00e9lectorale, ce fut au grand dam des militants de Tom (Travail, Ordre, M\u00e9thode) Laraque, qui se disaient victimes de fraudes \u00e9lectorales et refusaient obstin\u00e9ment d\u2019admettre leur d\u00e9faite. Le 14 mai 1946, un peu avant midi, des centaines de partisans d\u00e9\u00e7us de Tom attaqu\u00e8rent la maison du v\u00e9t\u00e9ran s\u00e9nateur Z\u00e9phirin<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: left;\">Cet article est publi\u00e9 par l\u2019hebdomadaire Ha\u00efti-Observateur, \u00e9dition du 29 janvier 2020\u00a0<strong>VOL. L, No. 4\u00a0<\/strong>New York, et se trouve en\u00a0<strong>P. 13<\/strong>\u00a0\u00e0 : <a href=\"http:\/\/haiti-observateur.ca\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/H-O-29-janvier-2020-1.pdf\">http:\/\/haiti-observateur.ca\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/H-O-29-janvier-2020-1.pdf<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le s\u00e9nateur Louis Z\u00e9phirin LE COIN DE L\u2019HISTOIRE par Charles Dupuis N\u00e9 en 1885 au Cap-Ha\u00eftien, Louis Z\u00e9phirin situait volontiers ses origines au Morne-Rouge. C\u2019est effectivement l\u00e0 que la famille poss\u00e9dait ses habitations, ses terres, ses racines. 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