HAÏTI EN LAMBEAUX – par Heidi Fortuné

HAÏTI EN LAMBEAUX – par Heidi Fortuné

Les intrigues politiciennes visant à acquérir ou à conserver le pouvoir au détriment de l’intérêt général provoquent un agacement extrême et une frustration insupportable. Ce qui se passe en ce moment en Haïti a de quoi rendre fou. Nous aurions parlé de honte si ce mot avait encore un peu de sens dans un pays qui a fait du mensonge et de la corruption un art de vivre. Les dirigeants se payent royalement notre tête, de manière irrespectueuse et méprisante. Ils sont fermés à tout ce qui touche à l’éthique ou à la morale. Nous sommes devenus une nation dépourvue de valeur, une société d’escrocs avec des intellos de sous-sols, toujours prêts à se vautrer dans la boue pour un grain de pouvoir.

L’exemple le plus significatif est la signature d’un pacte de déshonneur entre des politiciens en situation de fragilité économique, des organisations de la société civile défaillantes et un Premier ministre dont les propos décousus et dénués de logique alertent fortement.

Cette entente permettra à ce dernier de mener une transition sans dissidence, sans présidence ni échéance. Malgré les promesses à grand renfort de propagande, on sait que les élections ne sont pas possibles dans le contexte actuel. Mais, la recherche de survie politique et de gain financier poussent : chefs de partis et d’organisations des droits humains à se coucher.

Le courage, le respect, la dignité, le sens de l’honneur…toutes ces valeurs qui faisaient autrefois la grandeur haïtienne ont disparu. Cracher sur la parole donnée, faire des courbettes sans retenue….cela ne se gêne plus.

Nous avons perdu nos repères et le sens du sacré.

L’élite intellectuelle reste silencieuse face aux violations et aux déviances. Il n’y a pas de prise de parole ou d’action de sa part, alors que la transformation d’Haïti nécessite l’engagement de toutes et de tous, pour bâtir un avenir durable. La complicité et la lâcheté de personnalités importantes et influentes du milieu, associées à un manque de responsabilité citoyenne, et une abstention de secourir une nation en péril immédiat, sont une forme de non-assistance à personne en danger.

Un petit groupe, un petit clan contrôle l’économie du pays et se met au-dessus de la loi. Ce phénomène d’oligarque se développe de plus en plus et avec une arrogance démesurée. Ces nantis opèrent un véritable hold-up sur les ressources du pays via une escroquerie à grande échelle, au su et au vu des leaders d’opinion. Ils ruinent l’économie, financent les gangs, s’adonnent au trafic de la drogue et d’armes de guerre, éliminent toute concurrence… mais qui s’en soucie ?

Des éléments de la Police nationale sont accusés de travailler avec les gangs. Cette situation de complicité crée un climat d’insécurité chronique et entrave directement les efforts pour rétablir l’ordre et l’État de droit. Les journalistes et les médias n’ont pipé mot, pendant qu’ils sont censés informer sur les faits de la société, la politique et l’actualité. Selon les perspectives, il y a depuis toujours ce manque d’objectivité, de rigueur et d’intégrité de la presse haïtienne dans le traitement de l’information.

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est au cœur de plusieurs dossiers de malversations financières et de gestion opaque : favoritisme, contrats onéreux, surfacturations, conflits d’intérêts et détournements massifs de fonds. Déjà que les juges de cette juridiction ne sont pas légalement nommés, mais ce sont les mêmes têtes depuis vingt ans.

Là encore, silence radio. La République se tait !

Enfin, des soupçons de corruption et une profonde inertie minent le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, ébranlant le peu de confiance dans la justice. Des rapports de certification ont écarté des juges pour fautes graves, mais l’absence de poursuites effectives alimente la méfiance. Des magistrats accusés de vol de terrain, de faux documents académiques ou de corruption passive, ne font pas face à la justice. Alors, quelqu’un peut-il me dire pourquoi ils ne sont pas arrêtés et poursuivis ?

Haïti restera à genoux tant que nous continuerons à fermer les yeux sur l’évidence. Tant que nos institutions valoriseront l’incompétence plutôt que le mérite. Tant que le piston des incapables primera sur l’habileté. Tant que nous glorifierons les talents venus d’ailleurs, particulièrement ceux des blancs, plutôt que les nôtres. Tant que ceux qui se font passer pour les défenseurs du peuple seront les premiers à le trahir pour quelques billets, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Haïti ne pourra jamais se relever tant que les décisions sont dictées depuis des ambassades étrangères. Quoi que l’on dise, Haïti est un État souverain, et elle ne doit permettre à personne ni à aucun autre État de parler ou de décider pour elle. Haïti n’a pas besoin de tuteurs. Elle a besoin de partenaires. Elle n’a pas besoin de pitié, la pauvreté n’est pas un crime. Elle a besoin de respect.

Personne ne demande pourquoi notre pays marche à reculons depuis quarante ans. Haïti regorge de richesses naturelles et humaines, malgré tout, elle reste prisonnière d’une crise économique et politique récurrente. Faut-il accuser les puissances étrangères ou pointer du doigt les dirigeants haïtiens ?

La réponse n’est pas si simple.

La crise est le résultat d’une combinaison de pressions extérieures et de faiblesses internes. Qu’on me comprenne bien : Haïti n’est pas condamnée ni prisonnière de son passé. Elle fait face à un défi. Et ce défi peut devenir une chance, si les Haïtiens décident enfin de se réveiller.

Jeunesse de mon pays, vous qui faites face à une désillusion sociale et un profond sentiment de déception, si vous sentez que la situation actuelle ne correspond pas à vos attentes, levez-vous et impliquez-vous ! Plus jamais à genoux !

Nos ancêtres nous écoutent. Ils ne nous abandonneront pas car nous sommes les héritiers de leur souffrance. La lutte a été longue depuis l’esclavage, mais l’heure a sonné, la lumière est proche. Quoique en lambeaux, et malgré son état physique très dégradé… Haïti, par sa résilience, et dans pas trop longtemps… étonnera encore.

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Haïti-Observateur / ISSN: 1043-3783